Depuis plus de six ans, Ale Nodye, fils et petit fils de pécheur dans ce village du Sénégal a attrapé si peu de poisson que cela couvre à peine le prix du carburant de son bateau. Impossible de continuer ainsi. Donc il a tout parié sur ce qu’il espérait être une nouvelle chance et qui se présentait à lui : il a accepté de piloter jusqu’aux Iles Canaries une pirogue, remplie de 87 Africains qui eux aussi tentaient leur chance pour rentrer illégalement en Europe.
Ce voyage se termina très mal. Il fut arrêté ainsi que ses passagers et déporté. Son cousin mourût durant une mission semblable . Et pourtant il est décidé à recommencer. « Je pourrais trouver du travail là bas comme pécheur pense-t-il ; ici , le poisson, c’est fini « .
Ce constat amer est partagé par nombre de personnes :experts et pêcheurs. Des larges flottilles de chaluts de l’Union Européenne, de la Chine, de la Russie et d’ailleurs , ainsi qu’un grand nombre de bateaux locaux ont si bien vidé les fonds océaniques de l’Afrique nord-occidentale que les populations de poissons sont en train de disparaître.
Ce phénomène a totalement paralysé les économies côtières et bien sur ajouté au flot d’immigrants illégaux qui malgré les dangers de l’océan continuent à le traverser dans l’espoir d’atteindre l’Europe. Car hélas, plus les ressources halieutiques diminuent, plus grand devient le mirage de l’Europe. Comment en est-on arrivé là ?
Les gouvernements régionaux portent une lourde responsabilité dans ce déclin. Beaucoup n’ont su résister à l’argent que les flottes étrangères leur rapportaient et ont choisi d’ignorer à long terme, la santé de leur ressources. On peut y ajouter la pêche illégale qui sévit partout et des contrôles inexistants.
Mais du coté ouest africain, le point de vue est totalement différent ; la faute, dit-on , revient à l’Europe . Une fois les eaux européennes pratiquement vidées, les nations européennes ont dirigé leurs flottes ,très subventionnées, vers l’Afrique. « Au fur et à mesure que l’Europe a commencé à gérer ses pêches et à les limiter, nous avons exporté notre problème de surpêche vers d’autres contrées et particulièrement vers l’Afrique. » nous dit Steve Trent, Directeur Exécutif de ‘l’European Justice Foundation,’un groupe de recherche.
De son coté, l’Union Européenne qui depuis 1979 négocie avec l’Afrique les droits de pêches se défend vivement et refuse d’être le bouc émissaire accusant à son tour les autorités africaines de mauvaise gestion , de vendre trop cher les droits de pêche, de mentir sur les stocks et de permettre à des flottes pirates ou locales de pêcher dans les zones de fraies et de reproduction.
Pierre Chavance, chercheur au CNRS, résume très bien la situation. ; « Les gouvernements africains et les flottes étrangères ont laissé des considérations financières l’emporter sur la sauvegarde des poissons et des pêcheurs. »
La FAO (organisation des Nations Unies) estime que dans le monde 75% des stocks de poissons sont surpêchés ou pêchés au maximum.
Mais en Afrique les conséquences de ces pratiques sont particulièrement désastreuses.
En Mauritanie, cela fait des années que les langoustes ont totalement disparu Les poulpes ,devenues par la force des choses, l’espèces la plus recherchée sont surexploitées. En 2002, un rapport de la Commission Européenne sur le Sénégal faisait déjà état d’une disparition proche des espèces au large des côtes « On est en train de vider la mer « dit Moctar Ba anciennement chercheur dans des programmes scientifiques de Mauritanie et d’Afrique de l’Ouest.
L’économie de ces régions côtières est complètement bouleversée.Deux cent mille personnes dépendent ou plutôt dépendaient de la mer pour leur existence quotidienne ; les investissements locaux dans les industries de la pêche se sont taris. Il y a moins de dix ans, en Guinée-Bissau, les pécheurs qui en période faste s’étaient lourdement endettés dans l’achat de bateaux, ne savent plus quoi faire. « Avant, se souvient Niadye Diouf, 28 ans , toute ma famille pouvait vivre sur ce que nous attrapions dans notre pirogue. Maintenant même cinq pirogues ne seraient pas suffisantes. » La famille a d’ailleurs vendu la pirogue pour 500 $ afin de payer un passage , illégal, vers l’Espagne. Malheureusement ce fût un échec.
Les pêcheurs, comme M.Diouf, pensent que les Africains devraient avoir la priorité dans leurs propres eaux, – comme cela figure d’ailleurs dans un Traité des Nations Unies sur les droits de la Mer (1994) , qui reconnaît aux Gouvernements locaux le droit de vendre aux étrangers des droits de pêche mais uniquement sur les stocks en surplus. Maleureusement ,le long des presque 3200 km de côtes de cette partie de l’Afrique, cette règle a été constamment violée .
En 1991 déjà, les premiers signe de difficultés pour la pêche sénégalaise étaient perceptibles. Néanmoins, en 2002 les Autorités de l’Union Européenne ont signé avec le Sénégal un nouveau contrat de quatre ans d’un montant de 16 millions /an pour pêcher le thon et les espèces benthiques. Quatre ans plus tard, la Mauritanie a suivi le même chemin.
« Je ne connais aucun Gouvernement dans cette région qui ait le courage de dire non » conclut Mr Chavance. C’est de l’argent bien utile et les pays en ont besoin ». New York Times – janvier 2008).
Publié par : Jacqueline Main | 4 mars 2008
La Surpêche : engrenage du désespoir
Publié dans Presse anglo-saxonne